Domu

La Litterature occitane de la renaissance -
le choix linguistique des auteurs occitans des XVIe - XVIIe siècles

Thèse de doctorat de 2004, l'Institut des Études Romanes
Faculté de Philosophie Université Charles IV en Prague (République Tchèque

Josef Prokop

Index

Résumé

Le choix de la langue littéraire des auteurs occitans des XVIe et XVIIe siècles

L' objectif de cette thèse est de proposer une interprétation de la littérature occitane du XVIe - XVIIe siècle différente de celle que propose la « théorie de la renaissance » formulée par Robert Lafont dans son ouvrage La Renaissance du Sud (1970). Selon Lafont, c'est après plus d'un siècle d'étouffement de la littérature occitane, dans la deuxième moitié du XVIe siècle, qu'apparaissent les auteurs marquants qui se sont décidés à écrire en occitan. Leur exemple ainsi que leurs manifestes incitant à cultiver cette langue et à l'utiliser avaient lancé le développement littéraire de nombreuses régions de l'Occitanie qui dura jusqu'à la fin du XVIIe siècle. Au temps de sa parution, cette théorie a proposé un regard complètement neuf sur la continuité de la littérature occitane dans son ensemble car elle a ajouté le membre de raccord entre les grandes époques des troubadours (XIe - XIIIe siècle) et de Félibrige (XIXe siècle), et elle a littéralement découvert les auteurs occitans de la fin de la Renaissance et du baroque. Les experts de la littérature occitane l'ont acceptée immédiatement et elle forme la base de l'interprétation de cette époque jusqu'à nos jours, comme on peut le voir dans les ouvrages de Ph. Gardy (1998), du collectif des occitanistes sous la direction de H. Boyer et de Ph. Gardy (2001) ou de J.-F. Courouau (2002).

Alors quels éléments de cette théorie devrait-on, d'après moi, revoir? Qu'au cours du XVIe siècle la littérature occitane enregistra un renouveau, la chose est certaine et sur ce point on ne peut qu'etre d'accord avec la théorie. J'engage la polémique surtout au sujet de l'interprétation de l'activité littéraire des auteurs comme effort conscient pour la renaissance et le soutien de la langue locale. Il est vrai que les extraits cités par les défenseurs de la « théorie de la renaissance » contiennent, au premier regard, des proclamations explicites, mais ces textes furent-ils vraiment envisagés comme des manifestes? Est-ce que l'effort pour replacer l'occitan au rang des langues plus élevées fut vraiment l'une des motivations importantes des auteurs occitans, ou ce fut seulement une idée momentanée, un des thèmes innombrables qui s'est conservé dans leurs vers parmi des dizaines d'autres?

Je concentre mon analyse sur les « carrières littéraires » caractéristiques qui peuvent etre cernées dans la littérature occitane de la période étudiée. Je fais l'usage des catégories et des concepts de l'approche sociologique de l'étude de la littérature et des auteurs littéraires diffusés dans les ouvrages de P. Bourdieu (1982 et 1992), J.-C. Chamboredon (1975) et A. Viala (1985) qui me servent de point de départ de l'étude des principes de fonctionnement de la création littéraire, de la fonction de la littérature dans la société et de la psychologie de l'auteur.

Je commence l'analyse des circonstances qui influençaient le choix de la langue littéraire des auteurs occitans du XVIe et XVIIe siècle par l'étude des idées de leur époque concernant la langue en tant que telle et la hiérarchie des langues. Les langues populaires européennes atteignent le prestige des langues classiques et certaines sont élevées au rang des langues littéraires. Or cela ne se passe pas en Occitanie, car c'est le français qui remplit cette fonction, et la « littérature » occitane perd sa logique sociale. Son essor dans la deuxième moitié du XVIe siècle se montre ainsi d'autant plus paradoxal.

La naissance des oeuvres occitanes au XVIe siècle est inattendue, si on considère que, sauf quelques exceptions, tous les auteurs occitans de cette époque ont reçu une éducation humaniste basée sur la connaissance intime de la littérature latine ainsi que grecque en partie. Le rôle du français y était considérable. Il ne fut pas enseigné directement dans les collèges humanistes, mais il y fut pratiqué régulièrement de facto, grâce à la méthode d'enseignement par traduction, comme langue de départ ou d'arrivée des traductions du latin ou du grec.

Les premiers textes littérairement importants du XVIe siècle entrent dans cette logique. Il s'agit de chants satiriques d'étudiants et d'hommes lettrés qui ne sont pas composés en koinè classique, mais, dès lors, en occitan local, qui n'est pas utilisé comme langue littéraire neutre, mais comme élément du jeu littéraire fondé sur le contraste d'une forme de langue inférieure du coté du style et du prestige et d'un contexte supérieur. Dans les chants satiriques de Tolosa Las ordenansas et coustumas del libre blanc, Las nompareilhas receptas ou La Requeste faicte et bailleé par les Dames de la ville de Tolose l'occitan est utilisé, à nouveau après plusieurs décennies, tout à fait naturellement. Pourtant on ne peut pas voir dans ce fait le manifeste proclamant le retour de l'occitan dans la littérature, comme le font les défenseurs de la « théorie de la renaissance ». En considérant ces textes plus en détails on remarque qu'ils ont servi à amuser les amis les plus proches et qu'ils ont contribué de façon désintéressée à la distraction de citadins lettrés. C'est l'anonymat des chants qui peut nous servir d'indice indiquant que l'auteur ne trouva aucun intéret, ni social ni littéraire, à se lier publiquement avec ses textes justement à cause de leur aspect littéraire « inférieur ». Une telle notoriété ne lui aurait certainement pu apporter ni le prestige ni les privilèges liés par exemple avec le succès aux Jeux Floraux.

C'est seulement avec la personnalité de Pey de Garros que l'occitan retourne dans la littérature en tant que langue à part entière. Suivant quelques propos exprimés dans la préface en vers à la traduction des Psaumes et surtout suivant son arte poetica Epistola au medix, Garros est souvent considéré comme rénovateur et en plus comme premier propagateur de l'idée d'utiliser à nouveau le gascon en tant que langue littéraire. Certainement ces textes témoignent d'une réflexion personnelle du statut social de la langue, mais les circonstances de leur genèse et leur diffusion ne permettent pas de considérer Garosse comme fondateur du renouveau linguistique gascon. Les extraits de la préface aux Psaumes ne dépassent pas le cadre de la captatio benevolentiae nécessaire et l'Epistola fut vraisemblablement rédigée suite à une demande d'un ami inconnu et peut etre interprétée comme imitation érudite d'innombrables artes poeticae depuis les Epîtres de Horace jusqu'à l'Abrégé de l'art poétique de Ronsard.

Si la tradition des chants de troubadours tomba dans l'oubli dans la majorité de l'Occitanie, ce ne fut pas le cas en Provence. Grâce à Jehan de Nostredame, frère du pronostiqueur Michel, et à ses biographies en partie fabulées Vies des plus célebres et anciens poetes provenceaux (1575) la culture provençale avait retrouvé son passé de troubadours, ce qui redonna vie à l'activité littéraire en occitan. Certes, lui-meme hésite entre l'occitan classique et le français pour rejoindre peu à peu le second.

Mais l'approche des auteurs occitans est différente. Comme lui, ils écrivent la majorité de leurs oeuvres destinées à la publication en français, et l'occitan, pas le classique mais le contemporain, n'utilisent qu'exceptionnellement pour des caprices littéraires ou pour des textes marginaux sans importance à leur égard. J'ai choisi comme exemple un Gascon: Salluste du Bartas et un auteur moins connu: Pérez. On pourrait parler bien sur aussi de B. du Poey, A. du Pré, J. de Gassion, H. Meynier et d'autres. Certains passages de l'oeuvre trilingue Accueil de la Roine de Navarre de Du Bartas sont souvent présentés comme une plaidoirie pour l'utilisation du gascon. Or l'oeuvre meme de Du Bartas nie une tel interprétation. Aurait-il pu s'identifier avec les propos défenseurs de la nymphe gasconne de l' Accueil et en meme temps écrire tout son oeuvre, excepté un seul sonnet gascon préservé, en français? Sous cet éclairage il faut voir l'Accueil comme une plaisanterie littéraire qui exprime sous forme d'allégorie les circonstances politiques et géographiques de l'arrivée de la Française Marguerite de Valois à Navarre. Aussi dans le manuscrit de Pérez (s'il vient vraiment de sa propre main), en grande partie français, on trouve des sonnets gascons à coté des sonnets italiens et son utilisation de la langue maternelle semble jouer le rôle d'ornement littéraire, de rareté conforme à la mode contemporaine. La langue qu'il veut utiliser pour s'exprimer littérairement est sans aucun doute le français.

Cependant à la fin du XVIe siècle en Provence et dans la première moitié du XVIIe siècle en Languedoc on trouve un auteur qui utilise uniquement l'occitan et dont les préférences linguistiques sont sans débat. Il s'agit de Lois Bellaud de Bellaudiera, qui va créer un oeuvre considérable en son provençal maternel. On ne peut y trouver aucune indication, meme implicite, d'un sentiment de menace de la part du français. Je ne considère comme tel non plus le sonnet Si ma Muso n'avié l'habit de pauretat.

Quand à R. Ruffi, il choisit une autre stratégie. Il compose, d'un coté, quatre recueils de poèmes en provençal, mais de l'autre, il écrit une chronique prestigieuse de Marselha en français. C'est probablement à cause du fait que l'époque ou l'autonomie linguistique accompagne l'autonomie historique de la Provence se termine vers la fin du XVIe siècle. Voilà pourquoi Ruffi écrit sa chronique qui défend les libertés anciennes de la Provence dans une nouvelle langue littéraire. Il proclame l'indépendance du comté à la couronne française, mais par le choix de la langue il confirme, tacitement et probablement inconsciemment, le développement de la dépendance de la Provence à la France. Et cette attitude n'est pas niée non plus par ses proclamations dans Oda a Pierre Paul, qu'il faut interpréter dans le contexte de louange hyperbolique d'un poète à son confrère.

Les attitudes linguistiques des auteurs qui préparent en 1595 l'édition posthume des oeuvres de Bellaud constituent un exemple encore plus compliqué. Le plus grand paradoxe représente l'Ode de sieur de Nostredame, gentil-homme provensal, au Capitaine Paul, sur la louange et antiquité de la poesie Prouvenssale dans laquelle Cesar de Nostredame présente le provençal comme une langue à longue histoire littéraire qui fut admirée déjà par Dante et Pétrarque, et en meme temps prédit la naissance d'une nouvelle école littéraire basée sur la tradition des oeuvres de Bellaud et Peire Paul. Mais il compose son ode élogieuse en français!

Les auteurs qui semblent clore l'époque du développement relatif de la littérature occitane écrivent dans la première moitié du XVIIe siècle à Tolosa. Comme leurs prédécesseurs ils laissent derrière eux presque uniquement un oeuvre occitan. Les approches de B. Larada et P. Godolin diffèrent sur le point suivant: pendant que Larada semble poursuivre les pas du pétrarquisme de Bellaud, Godolin incline plus aux thèmes et genres populaires. C'est une résolution de la situation, ou le français repousse de plus en plus l'occitan des textes de la littérature noble et socialement prestigieuse. Alors, pour l'occitan ne reste que l'espace laissé libre par le français: le domaine du divertissement populaire, oral.

Ma polémique avec la « théorie de la renaissance » repose donc sur le fait suivant. J'interprète, ce que ses défenseurs considèrent comme oeuvre de quelques personnalités, comme élément du processus naturel de standardisation de la langue « nationale », et comme réaction des langues et variantes qu'elle repousse. Les auteurs, que les défenseurs de la théorie de Lafont prennent pour moteur de la renaissance linguistique, doivent écrire dans les limites données par la situation sociale et linguistique. Ils ne peuvent pas par exemple écrire des romans précieux dans la variante locale de l'occitan, faute de trouver assez de lecteurs qui à la fois comprennent cette variante et partagent les critères esthético-littéraires de la préciosité. Ou, au contraire, ils ne vont pas composer des chansons bachiques grossières ou des cantiques de Noël en français, car la langue naturelle de ces situations de paroles - c'est à dire d'amusement collectif ou de fetes religieuses populaires - est la variante locale et tout autre code linguistique serait jugé inadéquat par les locuteurs.

Je voudrais délimiter dans ce processus d'épanouissement de la littérature occitane et de son déclin quatre étapes qui se sont succédées librement.

1) Le point de départ fut le changement de la hiérarchie linguistique au niveau européen et l'émancipation des langues populaires. Aussi l'Occitanie avait enregistré une élévation des variantes locales de l'occitan au rang de langues littéraires. Cet élévation ne s'est pas produite grâce aux compositions aussi timides qu'amusantes du burlesque lettré comme Nompareilhas receptas, mais grâce aux oeuvres de Pey de Garros et Bellaud de Bellaudiera.

2) La deuxième étape de ce processus commença dans le dernier tiers du XVIe siècle. L'hégémonie du français en tant que langue de la modernité fut affaibli par les guerres de religion, quelques centres de pouvoir utilisant l'occitan naturellement avaient vu le jour, ce qui permit la naissance de nombreuses oeuvres de la littérature occitane. Meme les auteurs occitans du XVIe siècle n'en connaissent qu'une petite partie, mais cela suffit pour qu'ils expriment dans leurs textes leur satisfaction provenant du développement apparent de l'utilisation de l'occitan. Je pense à deux poètes mentionnés plus haut et à d'autres comme Jehan de Nostredame, P. Paul et R. Ruffi. Mais la littérature en Europe dépend des facteurs sociaux changeants. Voilà qu'en Occitanie une partie grandissante de la population accepte le français comme médiateur de nouvelles idées, procédés et tendances littéraires, apportant le prestige social. Les thèmes et les genres élevés perdent leur raison d'etre dans la littérature occitane, car pour etre prestigieux ils devaient etre exprimés dans une langue prestigieuse: dans le français.

3) Ce développement entraîne la troisième étape. Les auteurs occitans sont confrontés avec un manque de mécènes soutenants la création en occitan et avec un nombre peu élevé de lecteurs lettrés qui voudraient lire la littérature en occitan. Si un Occitan accède à l'éducation, il apprend le latin et le français et en meme temps les idées esthétiques liées avec la littérature de ces langues. Par ailleurs la littérature écrite en français connaît un essor exceptionnel, elle est très prisée par les mécènes aristocratique ainsi que par la bourgeoisie et le lecteur potentiel profite d'un large choix de textes imprimés par rapport à la production occitane très limitée. Cet état de choses résulte du bilinguisme dans la littérature. Des auteurs comme Du Bartas, Pérez, mais aussi A. Galhard réagissent à cette situation par l'utilisation du français. Larada reconnaît l'inefficacité des vers en gascon et, parce qu'il n'a probablement pas les ambitions d'écrire en français, il quitte l'activité littéraire pour toujours. Son congénère P. Godolin semble passer par toutes les étapes citées ci-dessus: depuis l'utilisation de son languedocien de Tolosa maternel, en passant par l'enthousiasme de son développement culturel, jusqu'à la prise de conscience de la fin de sa conjoncture primitive.

4) Et c'est ici que commence la quatrième étape: retour vers le récepteur populaire. Elle est caractérisée d'un coté par l'orientation vers les genres et formes diffusés oralement, tels que les vers ou les prologues en prose des ballets qui étaient prononcés sur scène, ou, de l'autre coté, par le choix de certains thèmes commençant par les chansons bachiques et les épigrammes de plaisanterie et se terminant par les cantiques de Noël populaires. Relevons le fait que la distinction entre les genres ne s'opère pas selon l'opposition « poésie - prose », mais « présentation orale – lecture ». On retrouve tout ces genres et thèmes dans l'oeuvre de Godolin et un grand nombre dans les oeuvres de ses successeurs J.-G. d'Astros, C. Brueys et autres. Parce que la grande littérature en occitan n'est plus possible, on voit naître des oeuvres qui glorifient la vitalité des registres populaires de la langue. Ce sont surtout les recueils de proverbes de R. Ruffi et plus tard aussi de G. Ader, C. Bruyes et Voltoir inspirés par les Quatrains de Pibrac qui tentent de proposer une littérature capable d'enrichir l'éthique du lecteur et en meme temps thésauriser la richesse du langage populaire (Casanova, 1993, p. 47). Avec la deuxième moitié du XVIIe siècle arrive en France la tendance de comprendre la littérature uniquement comme porteuse d'idées nobles. La littérature occitane est placée, à cause de son caractère populaire et burlesque, automatiquement au rang de la non-littérature, c'est à dire au niveau du folklore oral de la population illettrée. Et le regard porté sur elle en France de nos jours reste toujours le meme, malgré les oeuvres qui naissent continuellement, mais qui sont en général peu connues.

(c) 2007 Josef Prokop